6- Subtilités de l'ego

L'ego humain est parfois d'une grossièrté affligeante, parfaitement identifiable et qui prête à sourire, mais il sait en même temps faire preuve de subtilité. C'est le cas des fortes personnalités intellectuelles et de certains êtres plongés dans une forme de spiritualité, celle qui ne cesse d'offrir des concessions et des compromis à l'ego, ceci à des fins bien souvent commerciales; c'est ce que Trungpa appelle "le matérialisme spirituel"*.

Si vous voyez des spiritualisants dans un relatif bien-être, ne vous y trompez pas. Celui-ci masque en fait beaucoup de nostalgie, de ressentiments, de désirs d'autre chose, y compris de la Transcendance, de rivalités également par rapport à d'autres spiritualisants d'une même obédience ou d'une chapelle différente.

Il faut avoir en permanence à l'Esprit que, tant que l'être est prisonnier de sa conscience réflexive et qu'il maintient ainsi à chaque instant son ego, il est toujours un haineux en puissance sinon en actes, bien qu'il éprouve certes également de l'amour, mais un amour relatif à son ego et par conséquent à ses prétentions. "Qui veut faire l'ange fait la bête", assurément.

Ainsi, n'a-t-on pas vu des personnes à qui on donnait le bon dieu sans confession, des personnes en qui on donnait sa confiance, simplement parce qu'elles manifestaient souvent le meilleur d'elles-mêmes, changer rapidement leur fusil d'épaule ou retourner leur veste en réponse à des événements contrariants qui ne correspondaient aucunement à leurs prétentions, pour devenir ensuite haineuse à l'égard de ceux sans lesquels elles n'auraient point pu améliorer leur
condition ?

L'ego manque toujours de reconnaissance, et il ne pratique la fraternité que lorsqu'il est acculé et ne peut point faire autrement. Il est incapable en fait d'apprécier les choses à leur juste valeur, puisqu'il interprète tout ce qu'il voit et entend pour s'auto-justifier.

Les pièges évidents de l'ego sont : la force physique intimidante, le chantage émotionnel, l'ascendant intellectuel; une faiblesse affichée, réelle ou feinte, afin de suciter la pitié et la générosité d'autrui, une incapacité encore d'agir afin que les autres fassent tout le travail.

Ajoutons encore le jugement ou la culpabilisation continuelle d'autrui, apparente ou subtile. L'ego se fait ainsi fort de couper les tête qui dépassent afin de rechercher une uniformisation toujours par le bas, puisque c'est celle qui ne lui donne pas de complexe et qui ne l'oblige donc pas à se remettre en question. Ainsi donc, chaque ego est ravi de l'égalité des limites des egos...

Redisons-le nettement sous une autre forme : il est impossible par soi-même de piéger son propre égo, vu que c'est par l'ego qu'on essaye encore de le piéger. C'est pourquoi le piège réellement efficace contre l'ego ne peut venir que d'un être sans ego, et donc sans aucune répondance à l'ego. Certes les êtres se piègent mutuellement et parfois efficacement, s'obligeant ainsi à faire preuve d'humilité et à corriger quelque peu leurs actions délic-tueuses, mais ces pièges ont l'inconvénient de valoriser les egos, aussi bien ceux des piégeurs que ceux des piégés, via leur culpabilité et leur honte sans conséquences incarnationnelles et rééquilibrantes ; il s'agit donc encore de deux formes de compromission à l'ego.

* "Le Mythe de la liberté". "Éditions Point Seuil

L'Art de la Dialectique

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